À la recherche de la Toison d'or

Sylvie Dallet   (Les arts Foreztiers, 2016)

   Hugues Séguda travaille la peau des rêves au travers des empreintes glanées dans les forêts, dont il triture, froisse et transforme à sa façon la chimie expressive. Il opère discrètement comme un chirurgien de la Nature, comme si sa belle cliente avait besoin de recollement de rétine, de dissection aérienne, de membranes à recoudre et sublimer. Il a nommé sa dernière exposition du terme d'Autopsia, "voir de ses propres yeux": le plasticien invente, grâce au latex, aux oxydes et aux terres naturelles, une série de dépouilles mystiques, détachées des vies végétales premières, au miroir des humeurs profondes de la forêt. L'alchimie de l'artiste préserve ainsi la forêt vive, qui gît au miroir de l'œuvre.

Le latex reproduit des troncs coupés, polis, et teints, tandis que les écorces deviennent, au fil de la transparence, autant de bijoux de peau. Partout, cette peau vivante et légère, issue de la sève de l'hévéa mais aussi des oxydes organiques, s'immisce dans les états de la nature, étoilant le mystère que l'homme a vu au-delà de la technique qu'il emploie. Ces peaux d'arbre façonnées à partir d'empreintes, pendent au croc d'andouillers de bois, immenses manteaux verts et rougis d'un Barbe-bleue ensauvagé dont nous ne pouvons décrire le visage, sauf à le craindre. C'est dire si la beauté des fragments magnifiés par le décolleteur, troublent et font palpiter les cœurs des passants. Encadrés de bois clairs, les taillis s'enchevêtrent, fondus au noir et blanc du photogramme, Nature déchiquetée où la lumière s'envase et radiographie des carcasses. Une branche porte pour bouture expressive une fermeture éclair. Deux rameaux s'éploient et s'entrelacent, tandis que les écorces flottent comme autant de cartes postales sur un présentoir surréaliste. Le grain du bois et l'envers de la peau voisinent dans des compositions d'assemblages qui nous semblent tour à tour gracieuses et familières. Les pointillés des frondaisons suggèrent une géographie stellaire, portée par un ciel blanc. Étranges formes surréelles, belles aux limites du nu, les créations d'Hugues Séguda portent en elles la crudité humaine dans un questionnement philosophique qui ravit et dérange. L'arbre a t'il une peau qui puisse se desquamer ou se tanner? Peut il être, grâce à l'artiste, écharné sans souffrance? La beauté gît-elle dans cette attention forcée, qui dévoile une vulnérabilité offerte?

La subtile déconstruction d'Hugues Séguda suscite le silence, parce qu'elle parle d'une aventure commune entre l'arbre, l'homme et la femme. Les artefacts des écorces, frottés de vert et de roux sont fardés comme des châsses. Les peaux suspendues brillent comme de l'or, tandis que la couleur perce le simulacre d'éclats singuliers. Il faudra sans doute, comme les Argonautes le firent lors de la capture de la Toison d'or, convaincre la magicienne colchidienne Médée, de bien vouloir ensemencer la clairière pour les héros. Médée qui tire son nom de la racine grecque "méditer", a, naguère, découpé son propre frère en morceaux afin de retarder l'assaut de son père contre son amant. L'arbre pourpre est ici la métaphore des noces du désir, de la médecine et de la création, une dissection somptueuse qui offre en exposition une forme d'attente de l'indicible. Les enveloppes corporelles des arbres dessillent l'imaginaire, par une beauté qui palpite sous l'empreinte. Rien n'y est public, tout est intime, une attirance inconnue circule entre les tailles, les découpes, les photographies, les extensions, les différents regards de l'arbre qui se donne.




 

 


APRES-TEXTE Novembre 2012
 Sculptures, empreintes et installations, dans les pas de Hugues SÉGUDA...

Stéphane Meireles  auteur 

 Hugues SÉGUDA, l'artiste aux trois voies élémentaires: Eau,Terre et Feu.C'est d'abord un chemin d'empreintes de pierres (réalisées en latex et terres naturelles) suspendues à des cordes infini...Sous nos yeux et nos doigts timides, la pierre prend la pose! Elle offre en mue de serpent (l'Ouroboros symbolisant le cycle d'éternité de la nature) à la douce lumière artificielle de l'espace Larith.Ainsi,sans fard, Hugues Séguda nous permet de caresser l'âme de la pierre --mandala minéral,ocelle de papillon,soleil de peau où les mémoires laissent les traces de leur sagesse ancestrale.Ici, le temps suspend son vol, Lamartine,le voisin de Savoie, souffle ses vers sur les songes de pierre de Hugues Séguda.En approchant ces formes circulairees, un oeil averti peut trouver toute la passion d'un Richard Long,l'un des fers de lance mouvement "Land Art". Le minéral de Séguda s'étend,à l'air libre du Larith, en fine écorces matricielles,en pellicules d'instants,en constellations de réminiscences rupestres.cet étendage étrange pourrait aussi ressembler à un mobile de Calder; un passé,sur un fil,entre le ciel et la terre.
Puis , notre route vient croiser l'équation du Bonheur, formulé par un psycologue britanique, dans laquelle se mélange, joyeusement, la Nature, l'Extérieur, l'Interaction sociale et les souvenirs d'enfance en été. Là , devant nos pupilles de bambin, se dresse un Teddy Bear géant, tendre énigmatique avec son regard en gros boutons de chemise. Et, plus loin, germent des images et des figures, d'un élan bouffon à un ours mignon noyé dans le ventre d'un ruisseau. Soudain, alors qu'on interdit aux gamins de jouer avec lui, le feu purificateur apparaît sous la forme d'un mystérieux triptyque ! Universalité des souvenirs humains, le temps est un enfant sage qui s'amuse avec les faces polymorphes de la vie !

Enfin, un salon de camouflage, Sweet Family, avec son écran, nous accueille. La guerre est là, autour de nous, au coeur de notre quotidien, dans notre foyer, comme une langue incandescente qui enflamme l'inconscient; aux murs s'affichent des visages de combattants, une ceinture militaire (boyau textile rempli de sable) et, sur un coffre, des petits soldats sont au front ! À la télévision, un programme nous montre la fuite, en caméra subjective, d'un homme perdu dans la forêt. Respiration haletante, peur et sueurs froides. folie "Shining" de Kubrick. Psychose en noir et blanc d'Hitchcock, ou bien épouvante du "Blair Witch Project" de Daniel Myrick et Eduardo Sànchez. La tension monte...et la guerre pose ses rangers boueux sur la table basse du salon...Clap de fin ! La scène de vie aux relents de morts est terminée. Les frontières n'existent pas ! Toutes les murailles sont poreuses, en particulier celles de l'âme que traversent les ombres fantomatiques de guerriers d'aujourd'hui et d'hier.
 






 

À propos de Sweet Family

Jacques Gendrault   galeriste

Quand le temps des grandes guerres fut révolu, quand les grands massacres n'eurent plus bonne presse, l'armée, les armées se trouvèrent fort dépouvues avec la paix revenue.La paix, voire! Constatons que les conflits ont pris d'autres formes, occupés d'autres terrains.Mais soyons certain que les services de communication des armées ont planché ardemment afin, fort de ce nouvel état de fait, de légitimer leur propre existence et en conséquence, leurs budgets.
C'est une vision personnelle de ce recentrage que nous propose Hugues Séguda avec son installation Sweet Family. Une vision à première vue douce et rassurante d'un intérieur classique avec ses fauteuils, la télévision leur faisant face, ces petits points de verdure fraîche...À vrai dire, cette sensation de normalité ne dure guère.La vidéo que diffuse l'écran: une descente, en forêt à travers les arbres, prête à toutes les interprétations et fait la part belle à notre imaginaire.Les fauteuis en costume de camouflage nous invitent à un repos que peut venir troubler le souvenir de quelques grandes heures d'héroïsme ou dites telles.
     Mais surtout,minuscules jouets à la gloire des héros, ces petits personnages en plastique, en planque, armés de toute l'instrumentation à l'usage d'une mort efficace, nous interrogent. Qui sont-ils? Est-ce mon frère? Mon père? Et pourquoi pas moi-même? Et c'est la grande trouvaille d'Hugues Séguda, qui s'est posé la bonne question.Qui sont ces anonymes?
    Tout celà resterait-il possible si un visage identifié était posé sur chacun d'eux?
    Il nous a donc présenté ces fameux visages.En gros plans.Et bien ils n'en ont pas!
Là est le mérite de cette installation que de permettre, au-delà même de son propre objet, une réflexion globale sur notre capacité à contenir les envahissements multiples qui nous sollicitent avec tant de constance,à garder confiance en ses propres valeurs,à résister.